mercredi 15 avril 2009
Mélancolie africaine
Bonjour à tous. Désolé pour mon absence prolongée mais j'ai une excuse : les grèves universitaires, blocages et autres protestations en tous genres... Nan, c'est pas une excuse en fait. Au programme, l'achèvement de la seconde partie de Cheveux Blancs. Et ce petit texte qui vient couronner quelques mois d'écriture.
C'est un texte que l'on m'a demandé, sur le thème de ce que j'ai vécu pendant mes voyages humanitaires au Mali. Il est destiné à être enregistré oralement par moi-même et à paraître sur un CD qui sera mis en vente par nos soins. Bonne lecture !
Il n'a pas pleuré, lui. Et moi, aujourd'hui encore, même huit mois après, je peine à ne pas verser de larmes en repensant à lui. Ce petit enfant qui, au fin fond de la brousse africaine, était allongé sur un simple matelas de mousse.
Ferme tes yeux, laisse-toi aller. Laisse-moi te conter cette histoire. La réalité de l'Afrique. Une de ses vérités.
Sous tes pieds crisse la terre battue, mêlée de sable. Tu ouvres la grande barrière verte, en fer, pour entrer dans l'enceinte du dispensaire sous la chaleur accablante. Tu marches tranquillement vers le bâtiment beige, le bâtiment des consultations. Tu passes devant deux patients qui attendent que le travail reprenne après la courte pause du midi. Une femme essaie d'allaiter son enfant mais celui-ci a l'air un peu absent. Tu penses qu'il a simplement besoin d'être réhydraté. L'autre patient te montre une plaie au bras et tient un petit sac noir. Sûrement quelques compresses, un vaccin anti-tétanique, peut-être. Ça va être pour toi.
Tu tournes à droite pour entrer dans la salle de consultation puis à gauche, la salle d'examen. Tu déposes ton sac, en sors ta blouse et l'enfile rapidement. Une blouse blanche alors que tu n’as que 18 ans, en première année de médecine. Tu prends une bouteille d'eau et humecte tes lèvres. La journée va être longue. Tu fouilles dans ta poche et en extrais un petit flacon en plastique contenant du savon antiseptique. Tu en déposes une petite noix dans la paume de ta main avant de frotter énergiquement. L'odeur entêtante de l'alcool te parvient aux narines. Tes mains sont sèches, tu peux sortir : il est l'heure.
Tu sors de la salle et tu vois que l'homme à la plaie a déjà disparu. Tu passes la tête dans la salle d'opération, une simple pièce séparée en deux, pour les piqûres à droite et pour les opérations à gauche. L'homme est dans la partie de gauche en compagnie d'un infirmier qui a déjà commencé à nettoyer la plaie. Tu t'approches sans un mot et l'infirmier, dont le crâne rasé se couvre déjà de sueur, te tend en souriant un morceau de coton imbibé d'alcool. Tu le prends entre tes doigts et commence à nettoyer la blessure purulente. De l'intérieur vers l'extérieur, grâce à de petits mouvements circulaires. Ne jamais retourner vers l'intérieur. L'opération dure plusieurs minutes. L'infirmier hoche la tête doucement et bande la blessure. Il fait passer le patient dans la partie de droite. Tu prends le sac en plastique noir et en sors une petite ampoule jaune ainsi qu'une seringue contenue dans un sachet stérile. Tu brises le bout de la capsule. De la quinine, un antipaludéen. Tu déchires le plastique pour libérer la seringue, y ajuste l'aiguille avant de la plonger dans l'ampoule et d'extraire le produit. L'infirmier demande au patient s'il préfère avoir l'injection dans la cuisse ou dans la fesse. Quelle importance, ce sera la fesse. Tu lui demandes de s'asseoir et de baisser son pantalon. Tu prends le morceau de coton tendu par l'infirmier et traces les repères habituels. Fesse séparée en quatre, tu piques dans la partie supérieure et externe. Tu injectes doucement le produit avant de retirer l'aiguille d'un geste sec et presses le coton sur la minuscule insertion. Tu indiques au patient de prendre le relais avant de jeter l'ampoule vide ainsi que la seringue.
Tu sors de la pièce, du savon antiseptique plein les mains, et tournes à droite pour entrer dans la salle de repos. La mère et son enfant ont été rejoints par le père. Tous trois sont assis sur le lit central, entourés du médecin, d'un infirmier et d'une stagiaire blanche. L'enfant a le bras gauche garrotté et l'infirmier essaie de repérer une veine pour faire la transfusion. Tu observes le liquide dans la bouteille : il est un peu jaunâtre. De la quinine, encore. L'infirmier dit un mot, d'un ton grave. Un juron, certainement. Il pique une fois, secoue la tête. Il a manqué la veine. Il pique, encore et encore. Tu es impuissant : tu ne sais pas faire d'intraveineuse. Tu n'es d'aucune utilité. Tu ne peux même pas tenir l'enfant : il ne bouge presque pas. Sa respiration est sifflante. Les parents de l'enfant t'observent. Ils doivent se demander pourquoi tu ne fais rien alors que tu aides dans la salle d'opération. Tu détournes les yeux vers leur enfant, allongé sur le matelas en mousse simplement recouvert d'une bâche en plastique gris-noir. Il est passé au bras droit pour chercher une autre veine. Après avoir piqué plusieurs fois, il abandonne et passe le garrot à la jambe gauche. Le pied délicat de l'enfant tressaute lentement et la stagiaire blanche le prend dans sa main pour éviter qu'il ne bouge. L'infirmier pousse un nouveau juron. De la sueur recouvre maintenant ses tempes pendant qu'il plante l'aiguille plusieurs fois dans la jambe de l'enfant. Tu es hypnotisé par son travail. Il n'y arrive pas. Tu es frustré et triste à la fois. Le médecin se lève et sort de la salle. L'infirmier plante l'aiguille une nouvelle fois, puis une autre. Le médecin revient avec une autre poche en plastique. De l'eau glucosée dans laquelle il plante une seringue de quinine. Il l'accroche à une potence et plante l'aiguille dans le ventre de l'enfant, en sous-cutanée. Le mélange forme une poche sous la peau du bébé et peine à se diffuser dans son organisme. L'infirmier ne trouve pas de veine et place la perfusion en sous-cutanée à son tour avant de sortir de la pièce. L'ultime alternative à l'intraveineuse. Son travail est terminé, l'enfant est impiquable.
Toi qui croyais en la médecine, tu te rends compte qu'il y a des cas où il n'y a rien à faire. Où tu ne peux qu'observer, incapable, la mort voler des âmes. La respiration de l'enfant se fait rauque. Tu ne peux défaire tes yeux du ventre de celui-ci, qui peine encore à se soulever, gonflé par les deux solutions qui se diffusent lentement. Plusieurs minutes passent. Tu sens les regards des deux parents se poser sur toi. La femme a un boubou bleu, le père une chemise blanche -tu t'en souviendras toujours. Tu ne peux plus supporter leurs regards et sors de la pièce. Tu descends les marches du dispensaire et te diriges, sonné, vers un banc, non loin de là. Tu restes prostré, te raccrochant à un unique espoir : voir cet enfant repartir vivant et souriant.
Tu entends des pas crisser sur la terre battue, mêlée de sable. Puis des pleurs. Tu relèves la tête. Les deux parents tiennent un paquet de bâche bleue. Leur chair, leur enfant. Frappé de plein fouet par le paludisme. Tes yeux écarquillés ne peuvent se détourner de la scène, la mère pleurant à chaudes larmes et le père, triste mais digne devant la mort.
Tu n'avais jamais vu la mort auparavant. Tu savais simplement que cela ôtait la vie de quelqu'un mais tu ne l'avais jamais vue à l'œuvre. Et là, un enfant que tu as vu quelques instants plus tôt est décédé. Sans vie. Une simple poche sans aucun contenu. Un cadavre.
Tu rentres au campement en titubant. Tu as préféré rentrer seul, perdu dans tes pensées. Tu erres dans la brousse et, d'un seul coup, éclates en larme. Tu es incapable de crier. Tu t'es simplement rendu compte que la vie peut être éphémère, qu'on peut la perdre n'importe quand, n'importe où. On est tous les mêmes face à elle. Face à la mort.
Qu'a-t-il manqué ? Jamais il ne connaîtra la joie de jouer avec ses camarades. Jamais il n'ira à l'école apprendre le français ou les mathématiques. Jamais il ne s'émerveillera devant ces toubabous, ces blancs qui viennent les aider alors qu'ils habitent si loin. Toi, tu es venu avec tes convictions, tu repars sans illusions. Dans quelques jours, tu rentreras en France et tu reprendras ta confortable petite vie…
Tu te relèves et reprends ta route. Pour lui, tu ne pleureras plus. Lui n'a pas pleuré. Mais ça ne t’empêchera pas de revenir, grâce à lui et pour tous les autres. Il y a tant de choses à vivre.
Bien sûr que l'Afrique est un continent merveilleux. Mais il est aveugle aussi. Il tue sans distinction : hommes, femmes, enfants. Aussi colérique qu'accueillant, il nous marque... à vie.
(© Forge-Rêves, 2009)
mardi 30 décembre 2008
Agonie
Bon, j'ai assez parlé dans mon précédent message alors... Bonne lecture !
Un jour, je décidai de naître.
Alors, seules deux couleurs dominaient : le gris et le bleu. Le sol était en pierre, sorte de croûte immuable que rien ne pouvait atteindre. Le bleu, on le trouvait uniquement dans le ciel, une étendue pure et unie. Le seul mouvement qu’on pouvait percevoir était celui de cet astre blanc qui errait dans le ciel, observant avec ennui cette boule de glaise immobile. Car à part cette révolution, rien ne bougeait ; tout était mort. Mais mon arrivée bouleversa cet équilibre archaïque.
J’observai les environs et trouvai le monde bien ennuyeux. Ce monde immuable était trop morne. Je décidai de changer cela. Je laissai vagabonder mon esprit au ras de la pierre grise et pris conscience de mes pouvoirs, lentement. Soudain, je compris. J’allais créer de la vie.
Forte de cette nouvelle conviction, je m’ébrouai et me réchauffai tant et si bien que de la vapeur sortit de mon corps. Celle-ci s’éleva lentement dans les airs et forma des amas que je nommai « nuages ». Le vide se remplit peu à peu de cette vapeur et lorsque la pression devint trop forte, ces nuages éclatèrent en des milliards de petites gouttes d’un liquide transparent. De l’eau. Cette eau remplit les crevasses dans la pierre, causées par des météorites qui étaient tombés sur le monde. Peu à peu, des mers se formèrent à la surface mais le liquide s’enfonça également dans le sol. La pierre qui était restée émergée se fissura et certains blocs partirent à la dérive sur les océans. Enfin, tout s’arrêta. J’avais créé mon creuset, mon athanor ; je repris alors mes travaux initiaux : créer de la vie.
Une force m’envahit alors, une bouffée de fraîcheur que j’exhalai. Je tendis les mains, mû par une sensation étrange et de petites formes apparurent lentement. Je me penchai et les observai : c’étaient de simples petites lignes d’une couleur qui n’existait pas encore. Du « vert », de l’« herbe ». Je me rendis compte alors qu’elle dégageait un doux parfum qui me revigora. L’herbe respirait ! J’avais créé de la vie ! La fierté s’empara de moi et je poursuivis mon œuvre. Je modelai des arbres, des buissons et des choses que je pus manger : des fruits, des légumes. Je me nourrissais de mes créations et cette fièvre artistique empira. Je devins bientôt entièrement dépendante de ce que je réalisais. Il ne se passait pas une journée sans que je ne mange une partie de mes œuvres. Je le savais, pour étancher cette soif il me fallait donner la vie à quelque de plus grandiose encore, quelque chose de plus vivant que ces arbres qui ne bougeaient que grâce au vent.
Je tombai malade : ce qui était vert ne me suffisait plus à me rendre de l’énergie. Durant des années entières, je travaillai sur un nouveau projet. Tous mes pouvoirs passaient dedans et je ne pouvais m’arrêter une seule seconde pour me nourrir. Il me fallait continuer. Jusqu’à ce que, enfin, je créai une chose. Une toute petite entité, une simple idée que j’allais élever et faire grandir. La tâche était compliquée : je n’avais jamais rien créé de si complet.
Si créer de l’herbe et des arbres était simple… créer un véritable être vivant était beaucoup plus difficile. Cependant j’y arrivai et bientôt, le premier « organisme » fut créé. Je la regardai muter au fur et à mesure de sa vie jusqu’à ce que je ne puisse plus supporter : je la dévorai. Mais j’avais compris comment les réaliser, si bien que je me remis au travail et que je créai une multitude de nouveaux « poissons ». Je commençai par des choses simples, caparaçonnés de la tête à la queue puis leur donnai plus d’esthétisme et de vitesse. Je remarquai bientôt que les plus faibles avaient tendance à se faire manger par les plus forts et les plus rapides. Je donnai à chacun des moyens de défense efficaces pour éviter que tous ne meurent dès le début de leur vie.
Chacune de ces espèces évolua. Certaines disparurent, d’autres naquirent. Lorsqu’une espèce devenait trop puissante, j’intervenais pour la détruire et recommencer mon œuvre. J’utilisai cette technique pour éliminer les « dinosaures ». Ma suprématie était sans faille, j’avais le droit de vie et de mort sur toutes mes créations. Le monde n’était qu’un vaste jeu dont j’étais la seule et unique maîtresse. Je me nommai « Nature », un mot qui rappelait toute ma puissance et ma souveraineté incontestée.
Jusqu’au jour où une nouvelle créature apparut. Elle se regroupa rapidement avec ses congénères dans des grottes dont elle chassa les occupants. Au début, elle était comme tous les animaux que j’avais déjà créés : faible et gauche, elle ne savait que ramasser des baies et autres fruits afin de survivre. C’était l’« humain ». Mais peu à peu, cet humain se mit à faire des choses étranges : il prit un silex et l’attacha à l’aide d’une liane au bout d’un bâton. Ce fut l’une des premières inventions de l’homme, qui se mit alors à chasser. Il découvrit également le feu, puis l’élevage. L’homme était un animal intelligent mais destructeur. Il était presque aussi intelligent que moi, même si nous n’avions pas le même objectif. Je créais, il tuait. J’étais curieuse. Curieuse de voir jusqu’où pouvait aller cette nouvelle espèce qui évoluait rapidement. Je la laissai en vie.
Je m’aperçus alors qu’à chaque fois que l’humain tuait, je me sentais rassasiée. J’étais soulagée. Je ne compris que bien tard que j’avais mis une trop grande partie de moi-même dans ces inventions. Ces humains… chacun d’entre eux m’avait volé une part de mes pouvoirs. Certains s’en servaient pour créer, élever des bêtes, cultiver des plantes, réaliser des objets utiles ou artistiques. D’autres choisissaient la voie de la destruction, pillaient les fermes, détruisaient leurs récoltes, violaient les femmes et, lorsqu’ils étaient de bonne humeur, égorgeaient simplement les hommes.
Cependant, grâce aux morts que l’humain m’offrait, je n’avais plus besoin de tuer mes propres œuvres : il faisait cela tout seul. Un équilibre avait été atteint et je n’avais plus besoin d’intervenir dans ce monde. Je le croyais sincèrement.
Lorsque l’humain fit de nouvelles trouvailles, il voulut créer des « religions ». Chacun d’entre eux me vouait un culte. J’avais plusieurs noms : Zeus, Isis, Astarté, Quetzalcóatl et d’autres encore. Avec ces dieux, l’humain créa des « civilisations ». Alors que, jusqu’ici, chacun de ses individus était semblable, ils commencèrent à se diversifier. Différents modes de vie apparurent, nomade, sédentaire, opulent, vivrier. L’humain n’était plus un être uniforme. J’avais déjà pu observer cela chez certaines espèces comme le singe. Ce dernier avait muté mais leurs habitudes étaient restées semblables. Chez l’humain, c’était totalement différent, nouveau. C’est comme si de nouvelles espèces humaines étaient nées. Au début, tout était pacifique, chacun restait dans son coin. Mais la soif de pouvoir et de connaissances les gagna et leur fit élargir leurs frontières. Il combattit ses pairs, pour des terres, pour des ressources. Il tuait toujours, tant et si bien que j’étais toujours repue – je ne savais plus ce qu’était la faim.
Les panthéons multiples disparurent bientôt, chaque peuple décidant de me louer dans mon intégralité. L’humain me nomma Yahvé, Dieu. D’autres n’osaient pas me donner de nom. Cela me plaisait. En échange de leur soumission, je leur donnais des cadeaux, leur offrait de bonnes récoltes. Dès qu’ils me contrariaient, je leur envoyais une tempête pour décimer leurs champs. Je pouvais également convaincre des dirigeants d’autres pays de leur faire la guerre. J’avais tout pouvoir sur les hommes. Malgré leur intelligence, ils ne restaient que des jouets, aisément manipulables. Entre temps, ils trouvèrent de nouvelles méthodes de cultures, récoltaient de nouveaux métaux pour créer des objets inédits. Il inventa la monnaie, des petits bouts de métal qui avaient une valeur selon leur masse. Chaque ville créa ses propres pièces, avec des formes et des dessins gravés dessus. Outil économique et politique, montrant la puissance de la terre où elle avait été fabriquée.
L’humain inventa sans cesse, mû par la curiosité – par l’argent et le pouvoir, également.
L’humain est devenu fou. Il se fait la guerre, encore, toujours. Mais cette fois, ce sont des massacres, où même les non-soldats se font tuer, sans pitié aucune ni remords. Plus de conflits ouverts, que des guerres sales, où les soldats pénètrent dans des immeubles de béton et fusillent tout, sans distinguer les militaires et les civils. Seules les statistiques importent. Mais ces cas sont tout de même rares. La plupart du temps, l’humain reste caché derrière toute une batterie de boutons et de manettes. Dès qu’il appuie quelque part, des explosions retentissent, des chiffres suivent aussitôt. « Vingt-sept morts, très beau tir ». Les morts ne me rassasient plus. Elles me dégoûtent.
Je suis défigurée. Bouffie, avachie, détruite. Et surtout, impuissante. J’ai essayé de les tuer, pourtant. J’ai envoyé la mer à l’assaut de leurs constructions, je provoque des coulées de boue, des avalanches puis, des éruptions volcaniques, des tremblements de terre, des ouragans. Je voulais lui faire entendre raison, détruire des vies pour lui montrer sa misérable condition d’humain. Mais il ne m’écoute plus, ne me vénère plus. Je ne suis devenue qu’une contrainte pour lui. Ma création m’assassine, lentement. Ses forets mécaniques pénètrent de plus en plus profond dans le sol, ses usines polluent les mers, détruisent les autres êtres vivants. Des jungles entières sont décimées par des mains avides de nouvelles terres, de nouvelles richesses. L’homme a évolué de par ses techniques mais sa mentalité est toujours la même depuis ce qu’il appelle Antiquité, alors qu’il se croit plus mûr, plus responsable de ce qui l’environne. S’il se sentait vraiment responsable et intelligent, il aurait arrêté de détruire. Seul l’argent et le pouvoir comptent.
Cependant, le règne de l’humain va s’achever. Je suis la Nature, sa créatrice. Il m’assassine, je ne peux rester là sans rien faire. Si l’humain ne veut plus m’écouter… qu’il soit annihilé. Alors qu’il tue son semblable, invente sans cesse de nouveaux moyens de détruire son univers, il prend trop de temps pour tout anéantir. Le premier acte fut la création du monde. Le second acte fut l’apparition de l’humain. Le troisième acte raconte ma rébellion ; je prends les armes contre mes créations. Coulées de boue et inondations, tremblements de terre et éruptions volcaniques, raz-de-marée et cyclones, symboles constants de ma colère. Mais l’humain est fort, il résiste à mes tentatives pour le détruire.
Quatrième et dernier acte : l’Agonie. Il n’est pas trop tard pour déclencher la dernière œuvre de la Nature. Je provoquerai la Dernière Bataille, celle qui provoquera la défaite de l’humain et ma mort – je ne saurais lui survivre. Puisse mon successeur créer de meilleures œuvres. Qu’il en soit ainsi.
(© Forge-Rêves, 2008)
Excuses...
Blah ! J'vais finir par m'excuser au début
de chaque article mais bon... Excusez-moi à nouveau, donc, pour cette absence
très beaucoup bien prolongée. 30 décembre, motivé, bam ! article. J'en profite
pour souhaiter un Joyeux Noël à tous ceux qui passent encore sur mon blog (les
autres aussi mais un peu moins quand même, faut pas abuser). Et bonne année en
avance, comme ça c'est fait. Allez, comme j'suis en train de vous raconter ma
vie (ça change de d'habitude), je vous préviens juste qu'un autre projet est en
route... avec un titre sympa (brosse à reluire, je t'aime) : Souffle Pourpre. Dont
le premier chapitre arrivera sous peu. Et maintenant, rien que pour vos petits
yeux, un nouveau texte ! Voir l'article suivant (enfin précédent, vu que ça
marche à l'envers ici...) !
vendredi 15 août 2008
Au bord du vide
Bon, tout d'abord je tenais à vous présenter mes excuses pour cette absence prolongée, pour cause de voyages (au pluriel) et de travail (au singulier mais tout de même prenant). Bref, je vous envoie ce texte, totalement différent de l'Introspection malgré un titre proche. En espérant qu'il vous plaise... Bonne lecture !
Au bord du vide. Fin d’un monde. De mon monde. Les yeux fermés, le gouffre me tend les bras, une boule se forme dans mon ventre. Un vent chaud se glisse contre ma joue, caresse mes cheveux, frôle mes épaules. Les entrailles de la terre elle-même me décrivent des plaisirs qui m’étaient jusque-là interdits. Elle me promet mille choses plus délicieuses les unes que les autres, ébranlant ma volonté. Elle veut m’attirer contre elle, en son giron qu’elle annonce si chaud, si accueillant. Ces mots qu’elle me susurre à l’oreille me paralysent et m’appâtent. Imagination. Autour de moi, j’essaie de percevoir un paysage de plaines, le chant des oiseaux, l’odeur de la nature, le goût de fruits exotiques. Cet univers me capture et m’envahit, m’immerge dans un kaléidoscope d’images se télescopant, en une explosion de nuances et d’effluences. Je m’enfonce dans cette vision mais elle me rattrape. Réalité.
Au bord du vide. Fin d’un monde. De mon monde. La roche qui m’entoure se creuse pour former ce gouffre dont le fond échappe à mon entendement. Tout n’est que profondeur. Cet endroit n’est que terreur et il s’empare de moi. Mon cœur accélère sa cadence. Mon corps se réchauffe et se met à vibrer, lentement d’abord puis frénétiquement. Le noir prend place autour de moi mais mes mains sont inutiles à le repousser. Je lève les bras pour combattre mais mon équilibre précaire m’empêche de terminer mon geste. Brûlure. Un jet noir, acide, sort de ma bouche et sombre dans le vide. Ma gorge est enflammée par la bile et ma respiration se fait sifflante. La mort serait ma seule libération mais elle me laisse là, enchaîné par la peur, le vertige, qui m’empêche de faire le pas qui pourrait me sauver. Elle me retient là, les yeux écarquillés, le souffle court, les oreilles bourdonnantes, les mains frémissantes. Chute.
Au bord du vide. Fin d’un monde. De mon monde. Le souffle chaud se retourne contre moi et me montre son véritable visage. Un vent glaçant, uniquement motivé par la perspective de me voir mourir, par l’envie de posséder mon corps et mon âme pour lui seul. Les rochers noirs qui me percutent m’annoncent une infinité de choses horribles. J’exhorte désespérément mes mains de les rosser pour les faire taire mais elles ne peuvent les atteindre, paralysées par un liquide poisseux. J’ai l’impression de voler mais je ne peux contrôler ma trajectoire, ballotté à tout-va par les courants d’air qui ne me laissent aucun répit, aucune chance d’échapper à mon sort. La terreur me fait vomir à nouveau mais rien ne sort plus de ma bouche enflammée. Avec un soupir de soulagement, le sol se profile devant moi. Les voix s’arrêtent brusquement. Douleur. Mort.
(© Forge-Rêves, 2008)
samedi 3 mai 2008
Sacrifices
« Eh, Zakk ! »
L’interpellé lève
la tête.
« Quoi Nalkair
? »
Le dénommé Zakk
regarde autour de lui, à la recherche d’un esclavagiste. N’en voyant aucun, il
plante sa pelle dans le sol et s’y accoude.
« Bon alors
vas-y, qu’est-ce que tu veux savoir ? Dis quelque chose, merde ! »
L’autre ne répond
pas et continue de retourner consciencieusement la terre meuble, l’air gêné
d’avoir dérangé son compagnon. Une cloche sonne. Un contremaître apparaît dans
la serre et hurle :
« C’est
l’heure de la pause ! Vous avez quinze minutes ! Tu f’sais quoi
toi, tu travaillais pas ? »
Zakk invente
rapidement une excuse, comme quoi il montrait à son camarade qu’il ne faisait
pas bien son travail et l’esclavagiste se retire, leur jetant un regard suspicieux.
Nalkair soupire, plante à son tour son outil dans la terre meuble, essuie la
sueur de son front avec un pan de sa chemise et s’assied par terre alors que
Zakk le rejoint. Tous deux sont très dissemblables. Zakk est plus vieux de plusieurs
années et possède plus de marques de coups de fouet que son partenaire. Sa peau
est d’un blanc nacré malgré la morsure permanente du soleil, son visage oblong
et ses yeux d’un noir de jais. Nalkair lui, a une peau d’un gris métallique.
Encore jeune, son visage est plutôt rond mais percé de deux yeux violets où
brille une étincelle de malice.
« Ecoute
Nalkair, tu sais que je peux rien te dire. Les Vieux me tueraient si jamais
j’te disais ce qu’ils ont prévu.
- Ouais mais c’est
quand même moi qui suis le plus concerné ! »
Nalkair rapproche
ses talons de ses fesses et enserre ses genoux avec ses bras.
« Et
alors ?
- Eh bah j’ai quand
même le droit de savoir ! Allez quoi, dis-le moi… Ca m’fait peur cette
histoire !
- Tu crois qu’t’es
le seul à avoir peur ? Moi aussi j’ai les boules. Alors arrête de
m’prendre la tête mon garçon. »
Zakk appuie ses
paroles d’un clin d’œil mais Nalkair n’a pas l’air décidé à le laisser s’en
tirer comme ça et fait semblant d’être vexé. Zakk sourit, amusé.
« Allez arrête
de faire cette tête, gamin. Si tu souris pas dans la minute, j’te filerai pas
d’tarte au souper.
- T’façon l’est pas
bonne ta tarte. »
Zakk éclate de rire
et se relève d’un bond.
« Bon allez
mon gars, remets-toi au boulot. Si tu travailles plus vite que moi, p’têt que
j’te soufflerai un mot ou deux sur le plan des Vieux. »
Arrêtant de faire
semblant de faire la tête, Nalkair se remet sur ses pieds, tout sourire, et
prend son outil à deux mains avant de recommencer à travailler alors que la
cloche sonne à nouveau.
*
* *
« Quoi…
Laisse-moi dormir… »
Je sens quelqu’un
secouer mon épaule. J’ouvre les yeux mais la lumière d’une lampe de poche
m’aveugle aussitôt et je lève les mains devant mes paupières abaissées.
« Nalkair,
lève-toi. Vite. »
Surpris par le ton
implacable de la voix, je m’exécute, encore à moitié endormi. L’homme a
détourné le faisceau de sa lampe ; je peux rouvrir les yeux et passer une
main sur les larmes qui commençaient à couler sur mes joues. Suivant la
silhouette, je sors des dortoirs. La lune est encore haute dans le ciel et
éclaire le camp d’une faible lumière. Le parfum de la terre mouillée parvient à
nos narines et me rend un peu plus sûr de moi. Nous entrons dans un vieux
hangar, plongé dans le noir. Je chuchote :
« Qu’est-ce… »
L’autre me coupe la
parole tout bas, de façon impérieuse :
« Tais-toi ! »
Le silence nous
entoure. Mon compagnon pose sa main sur mon épaule et sa voix se fait plus
claire tout à coup :
« Les Mille
Tourments seront infligés à nos bourreaux. »
Les lumières
s’allument aussitôt et je suis à nouveau ébloui. J’attends quelques secondes et
ouvre à nouveau les yeux. Je hoquète de surprise.
« Merde, les
Vieux… »
Une trentaine de
personnes se tiennent devant moi et me regardent. C’est environ un huitième du
camp. Leurs yeux, moins sensibles que les miens, n’ont eu aucun mal à s’habituer
au changement de luminosité. Un peu en avant, trois hommes se
distinguent : ce sont les plus âgés de notre communauté et ceux qui la
dirigent. Ceux que l’on appelle les Vieux. Généralement, ils ne sortent pas de
leur petite maison, placée à part par les esclavagistes et sont exempts de tout
travail manuel. Je ne les ai vu qu’une fois, quand j’étais plus jeune… Et à
l’époque, j’étais mort de trouille. Comme maintenant.
« Il est
temps, Nalkair. Te sens-tu prêt ? »
Une boule se forme
dans mon ventre. L’angoisse m’étreint et un haut-le-cœur me fait sursauter. Je
comprends pourquoi Zakk ne m’a rien dit… l’opération était prévue pour ce
soir !
L’homme derrière
moi affermit sa pression sur mon épaule.
« Ou… Oui, je
suis prêt. »
Le Vieux qui se
trouve au centre de la compagnie s’approche de moi et s’accroupit, ses genoux
craquant sous l’effort. Sa voix est ferme quand il me déclare :
« Ecoute… Ce
soir est un grand jour pour nous. Nous allons nous libérer du joug de ces
esclavagistes. Ne nous pose pas de question, ne nous demande pas quels moyens
nous allons mettre en œuvre pour que tu puisses t’enfuir et porter notre
message à la Confrérie. Une fois que tu seras devant la plaine, je veux que tu
coures droit devant toi. Ne fais pas attention à nous ni à ce que nous faisons,
contente-toi de courir. Applique ce que je t’ai appris et ferme ton esprit aux
émotions. Laisse la magie prendre possession de ton corps. Surtout, ferme ton
esprit. »
Je n’ose même pas
répondre. Le Vieux se relève et fait signe aux autres. Nous sortons et
retrouvons la lune qui brille toujours. Nous parvenons devant les grillages qui
entourent le camp. Derrière, la plaine s’étend à perte de vue. Seule une petite
lumière au loin me donne une idée de la direction à suivre. Nous nous plaçons
en demi-cercle devant une ouverture faite dans le grillage. Tout le monde ferme
les yeux ; je m’empresse de faire de même. Je devine que nous devons faire
vite : les esclavagistes savent aussi bien utiliser la magie que nous et
pourraient nous repérer. J’imagine ma peur la plus horrible et lui donne forme.
J’imagine mes amis mourant sous mes yeux, sous les coups de fouet d’un
esclavagiste. Les détails prennent forme dans mon esprit. Je vois le visage du
contremaître, déformé par la haine, mes compagnons se tordant de douleur sur le
sol, le sang qui ruisselle sur leurs dos. Quand j’entends le claquement du
fouet, je suis prêt. Je laisse l’image prendre possession de mes pensées. La
peur m’étreint. J’ai trouvé le pouvoir de mon peuple, celui de la terreur. Mon
esprit est verrouillé. J’ouvre à nouveau les yeux mais ce que je vois n’a
aucune prise sur mon esprit. C’est comme si j’étais un simple spectateur devant
un spectacle mais qu’aucune émotion ne s’emparait de moi. Je vois trois hommes
se faufiler dehors par l’ouverture. Le premier, un homme, plutôt vieux, ses
cheveux cascadant sur ses épaules dénudées commence à marcher droit vers la
lueur, au loin. Une explosion.
Ca y est, c’est
parti. Tout s’accélère. Un autre homme commence à marcher et une nouvelle
explosion retentit. Au tour d’un troisième. Déflagration. C’est à mon tour. Je
me glisse par l’orifice, un fil de fer me taillade la peau mais je ne ressens
pas la douleur : je suis trop effrayé par l’image invoquée dans mon
esprit. D’autres hommes me suivent et commencent à courir avec moi, à toute
vitesse. Je dépasse le cadavre déchiqueté du premier vieillard. Ses tripes à
l’air libre reflètent la lumière de la lune. Je ne les vois presque pas.
L’allure s’accélère. La peur est plus puissante chez mes compagnons ; ils
courent plus vite que moi. A chaque fois que l’un d’entre eux me dépasse, il a
à peine le temps de me distancer sur quelques mètres qu’il disparaît dans un
fracas de lumière. Mon visage est chaud du sang de mes camarades et des bouts de
muscles ou de tripes je ne sais pas glissent sur mes vêtements pendant que je
détale vers la lumière, mon seul repère dans ce monde rouge d’explosions et de
terreur. Une ligne rouge se forme à la périphérie de mon champ de vision, à
environ trente mètres de moi. La ligne de démarcation du champ de mines. Une
autre femme me dépasse et court droit devant moi. Zakk me rattrape enfin et se
met à mon niveau. Je vois ses lèvres former des mots que mon esprit caresse et
relâche aussitôt : « On va fuir ensemble ! ». Détonation.
La femme a disparu. J’ai atteint la ligne rouge. Je tourne la tête. Zakk disparaît
à son tour, happé par une langue de feu. Mon esprit est toujours hermétique à
ces images et je fixe à nouveau mon objectif devant moi, sans ralentir. Je dois
continuer.
(©
Forge-Rêves, 2008)
lundi 21 avril 2008
Les chevaliers du Phénix
Bon, pour la petite explication concernant ce texte... Ce dernier a été réalisé en 2005 pour une alliance sur un jeu de rôle en ligne nommé Bahagon. Je l'ai retrouvé il y a peu et l'ai un peu... révisé. Bonne lecture !
La
nuit. Une nuit sombre, sans lune ni étoiles pour nous éclairer dans la noirceur
impénétrable. Cette obscurité nous oppressait, nous donnait des sueurs froides,
nous faisait frissonner. Elle nous terrifiait. Malgré cela, nous nous levâmes
et commençâmes à marcher prudemment. Qui sommes-nous ? Aucune idée, seulement
de l’obscurité. Nous avons marché, aveugles, à tâtons dans les ténèbres, nos
muscles encore douloureux. Nous eûmes bientôt conscience que nous n’étions plus
seuls. Du coin de l’œil, nous vîmes apparaître de petites nimbes plus noires
encore que les ténèbres qui nous entouraient. Difformes, ces êtres marchaient
eux aussi sur deux jambes mais de façon étrange, titubant et tendant vers nous leurs
bras griffus pour nous offrir une mortelle étreinte. Certains d’entre nous
tombèrent mais nous ne pouvions pas les aider : la terreur nous tenait et
nous étions désarmés. Nous perçûmes alors une sensation étrange, comme si notre
esprit se rebellait contre notre marche irrépressible et nous disait de nous
arrêter pour nous reposer à jamais, pour cesser notre lutte contre une mort
certaine. Mais notre instinct de survie avait pris possession de notre corps et
le faisait avancer de manière incertaine, nous faisant trébucher parfois contre
des obstacles invisibles mais luttant pour que nous restions debout. Pour ne
pas mourir.
Une
lumière jaillit du sol, s'élève dans les airs jusqu’à se fondre dans les nuages,
révélant le paysage de désolation qui nous entoure, le sol nu, complètement
calciné, recouvert d’une fine pellicule de poussière grise. Puis, brisant la
grise harmonie céleste, un oiseau de feu d'une splendeur inouïe descend vers le
sol. Certains hommes s’enfuient, d’autres meurent foudroyés devant les flammes du
Phénix mais quelques-uns d'entre nous restent debout, vivants et vaillants. Le
feu jaillit de la gueule de la créature, nous entoure, nous purifie, consume
nos chairs, noircit nos os et ronge nos organes mais nous, hommes et femmes de
toutes races, restons là, immobiles, subissant sans broncher sa morsure sacrée.
Après la purification par le brasier vient la bénédiction ondine. Le Phénix
déverse ses larmes sur nous, torrent glacé nous submergeant, nous rendant nos
corps physiques et la lumière.
Ils
parcourront les terres balayées par l’apocalypse puis revenues à la vie, ils recruteront
d’autres seigneurs égarés dans leurs remords ou l’obscurité, ils leur rendront
la vue et le sens de la justice, ils leur donneront l'insigne du Phénix
représenté par une flamme consumant un crâne, ils les aideront quand ils seront
menacés par les spectres de la guerre, ils les guideront dans l’entrelacs des
champs de bataille. Ils seront forts et braves, grands stratèges et
Forge-Rêves, sculpteurs d’illusions et illustres combattants, maîtres de leurs
peurs et de leurs pensées assassines, ils chercheront les points faibles de
leurs adversaires pour remporter conflits rhétoriques et campagnes militaires.
Ils seront ses Chevaliers, armés de lames et de lances enflammées, fiers
guerriers protecteurs de leurs contrées et de celui qui les a animés et
ressuscités : le Phénix.
(© Forge-Rêves, 2005, révisé en 2008.)
samedi 12 avril 2008
Cheveux blancs
Allez hop, j’me lance… Voilà le premier chapitre de ce que j’espère pouvoir appeler plus tard « mon roman ». Bonne lecture !
Un tourbillon. Puis, du noir. Rien que du noir, un beau noir bien sombre. Oh non ! Va-t’en lumière ! Ce noir était si beau que je serais bien resté dedans pendant des heures, immergé comme dans un fleuve sans remous. Elle ne veut pas partir. En même temps, elle est très faible cette lumière, c’est en réalité une tache de gris. Je devrais peut-être la laisser rester là pour qu’elle se repose un peu afin qu’elle s’envole plus tard vers d’autres horizons, quand elle aura repris des forces.
Mince, il pleut. Je ne sais même pas où je suis mais cette gentille lumière éclaire un peu mon univers. Je suis près d’un arbre, un grand arbre gris. Ses feuilles sont un peu flétries mais cet arbre reste magnifique. J’ai l’impression de l’avoir déjà vu. Je ne sais pas quand, mais je suis déjà venu ici. J’observe l’arbre d’un peu plus près. Deux mains se posent sur l’écorce. A qui sont-elles ? Elles sont reliées à mon corps par des bras, ces mains. Mes mains. Elles sont recouvertes de terre mouillée. C’est quoi le nom déjà ? De la boue. Oui, c’est comme ça que l’on appelle la terre gorgée d’eau. Je vois une tache rouge sur l’arbre et je sens aussi un liquide chaud couler sur mon visage. Je le touche. C’est bien rouge et liquide. Du sang, qui dégouline lentement de mon front.
Je reprends mes esprits. Je ne me rappelle de rien. Ah ! Si, ça me revient. J’étais sur la place du marché. Il faisait presque nuit mais le soleil tardait à se coucher. J’aime beaucoup le marché, ces odeurs, ces choses qui brillent, et même quand ça ne brille pas, c’est très beau à voir. J’aime observer, toucher, caresser ces objets. Maintenant je les connais tous. Ce que je préfère, c’est l’étal du marchand de voitures. Ce qui me fascine, c’est qu’elles roulent, vroum vroum, c’est marrant. Mais quand le marchand me voit, il me fait les gros yeux et je repose vite le jouet. Dès qu’il tourne le dos, je le reprends. Attention ! Je ne vole jamais les voitures ! C’est mal. Ma maman m’a dit de ne jamais voler parce qu’après il y a un bonhomme avec un bâton et un drôle de chapeau, un képi, qu’elle dit, qui te prend par les cheveux et qui t’emmène dans une pièce avec des barreaux en métal. On ne peut pas sortir. Une prison. Et le monsieur, ma mère m’a dit que c’était un policier.
En tout cas, je ne me suis jamais fait repérer. Mais ce soir là j’en ai vu un. Enfin... Lui, il n’avait pas de bâton. Juste un grand manteau de cuir et des bottes noires. J’étais en train de jouer avec une voiture, une belle voiture rouge. Quand j’ai vu que l’homme me regardait, j’ai vite remis la voiture sur l’étal. Il marchait vers moi. J’avais peur. Mais il continuait d’avancer. Je reculais. Après quelques pas, il commença à courir. Alors, je me suis retourné et j’ai couru moi aussi. J’ai de la chance, je connais très bien la ville. C’est elle qui m’a élevé en fait. Mon père n’était jamais là et quand il rentrait à la maison, il ne me parlait jamais. Je pense que c’est parce que mes cheveux sont blancs. C’est bizarre quand même parce que les cheveux des garçons de mon âge sont noirs ou marrons. J’en ai même vu un, un jour, qui avait des cheveux jaunes. Mais personne n’avait l’air surpris en le regardant, lui. Ma mère, elle, était toujours en train de faire à manger ou le ménage. Mon père trouvait ça normal et il l’obligeait à faire ces tâches. L’homme continuait sa course. Moi aussi. Je zigzaguais dans les rues en espérant qu’il arrête de me suivre. Mais il était toujours derrière moi. Je courais de plus en plus vite. Il me suivait toujours et en plus il gagnait du terrain. Il allait plus vite que moi ! C’est normal aussi, les grandes personnes ont des jambes beaucoup plus grandes que les petits garçons. En plus, il pleuvait. Et comme j’ai les jambes plutôt courtes, je pataugeais dans l’eau comme un chien dans une rivière peu profonde. Je sortais de la ville, continuant ma course. J’allais rejoindre la plage, là où est la maison de mes parents. Je regardais derrière moi puis, tout à coup, du noir.
Je m’étais cogné à un arbre. Voilà donc où j’en suis. J’essaie de fuir cet homme. Je regarde autour de moi mais je ne le vois pas. Alors me voilà, assis dans la boue. C’est bizarre mais j’ai l’impression d’avoir déjà vécu ça. Peut-être parce que c’est un cauchemar. Si c’en était un, je m’en souviendrais et je saurais comment il se termine. Mais voilà, je n’arrive pas à me rappeler. Mince, revoilà l’homme. Il n’a même pas l’air fatigué. Je dois me lever. Mes jambes ne bougent pas. Enfin si, elles bougent mais c’est parce que je tremble de peur. L’homme marche maintenant. Moi, je ne peux pas. Je dois mobiliser ma volonté. Mon professeur de combat me dit toujours ça : « Quand ton corps ne veut pas faire quelque chose, tu dois te rebeller. Tu dois mobiliser ta volonté, parce que tu as la foi, tu as foi en toi. Si tu sais et que tu persuades ton corps de faire quelque chose, il le fera. C’est ça la vie : une lutte constante entre le corps et l’esprit. ». Mais cette fois, ça ne marche pas. La peur sûrement. L’homme est devant moi maintenant. Il s’agenouille, repousse mes cheveux collés par la pluie avec un doigt et sort un mouchoir. Il essuie le sang qui coule toujours sur mon front. Puis, il range son mouchoir et sort un couteau. Au moment où il le dirige vers mon visage, la fureur m’envahit, une fureur comme je n’en ai jamais éprouvée auparavant. Je prends son bras de mes mains, de mes toutes petites mains, comparées à ce bras énorme et je lui fais une clé, celle que mon professeur préfère. Je retourne son bras et je mets un coup sec sur son coude. J’entends un craquement et un cri. Ce cri me perce les tympans. Une nouvelle certitude dans mon esprit : mon corps est prêt à m’obéir. Sous la pluie toujours battante, je me relève, laisse l’homme là et je cours de nouveau. Derrière moi, je l’entends se relever lui aussi, gémissant de douleur. Ca y est, il court. Pendant quelques minutes, la poursuite se résume à ça : un petit garçon louvoyant entre les arbres et un grand homme trébuchant dans la boue, le tout sous une pluie cinglant leurs visages tordus de douleur. Je cours toujours mais j’entends aussi le bruit des pas rapides et lourds de l’homme derrière moi, qui se rapproche. J’ai l’impression de sentir son souffle rauque sur mon cou. Je cours plus vite, fonçant droit devant moi. J’arrive à la falaise. Ma mère m’a toujours dit de ne jamais y aller parce que je pourrais tomber. J’arrive tout en haut, au bord du vide. Je ne vois plus l’homme. Je tombe sur le sol. Je crois voir des étoiles, des lueurs jaunes qui tournent autour de moi, tant je suis épuisé. Puis, une botte au loin. Une deuxième. Tournant mon visage collé à la boue, je vois l’inconnu à quelques dizaines de mètres de là. Je me relève d’un bond. Parfait, mon corps m’obéit.
« Tu ne m’auras pas. Personne ne m’aura jamais parce que si tu t’approches, je saute dans le vide. »
Je regarde en bas. Environ vingt mètres sous mes pieds, la mer tente d’écraser les rochers sous ses vagues houleuses. Elle sait bien qu’elle n’y arrivera jamais, pourtant, elle s’obstine.
« Elle est aussi têtue que moi. Elle veut vaincre mais elle sait qu’elle n’y arrivera pas. Mais je ne suis pas comme cette mer. Moi, je vaincrais. Si tu avances, l’inconnu, je saute. »
Il continue à avancer. Lentement. Je recule. Mes talons sont dans le vide et j’entends de petits cailloux heurter la falaise. Il continue à avancer. Il est tout près maintenant. Il tend la main pour attraper ma chemise. Je ferme les yeux et me prépare à me jeter en arrière. Ca y est, il me tient. J’essaie de tomber, je veux tomber, mais je n’y arrive pas. J’entends une masse rouler contre la falaise, se cogner contre la roche. On me tient toujours. Je décolle du sol. J’ouvre les yeux. Je ne vois qu’une épaule, une épaule couverte par un manteau marron élimé. Je repousse ce nouvel homme qui me comprime le ventre. De toutes mes forces. Puis, les bras se tendent. Je suis au-dessus de l’inconnu. Je reconnais ces cheveux noirs bordés de gris, ces yeux d’un bleu sombre. Il me regarde et dit seulement ces mots : « C’est moi. ». Soulagé, je m’endors aussitôt dans les bras de mon père.
(© 2008, Forge-Rêves)
samedi 5 avril 2008
Vie
Mon regard est penché vers le sol, comme lesté d’un poids trop lourd pour mon corps si frêle. En dessous de moi, une surface plane, grise, couverte de poussière. Une route. Cette route, elle s’étire dans le lointain, si bien que je ne peux en voir la fin. Car je n’en suis qu’au tout début de ma vie et je sais qu’il me reste beaucoup de chemin à parcourir avant que mon histoire ne se termine. Mais je n’ai plus envie de me plier à ces règles qui me forcent à marcher en silence, comme une bête sans conscience. Le courage a disparu de mon monde…
Le poids de mon regard s’amoindrit et j’aperçois d’autres personnes flottant comme moi au-dessus de ce sentier. Certains sont en avance sur moi, d’autres traînent en arrière... Mais tous ont le regard fixé sur la ligne d’arrivée. Pourquoi tous ces gens sont-ils si pressés ? Pourquoi ne s’arrêtent-ils pas de temps en temps pour reprendre leur souffle, pour observer ce qui les entoure ? Parce qu’ils sont aveugles. Ils ne cherchent pas à comprendre pourquoi ils sont là, ils veulent juste tenir jusqu’à la fin. Je m’arrête, brisant la fragile harmonie de la course. Les regards des autres ont disparu de mon monde…
Je lève les yeux, les chaînes de mes doutes enfin détruites. Peu importe de comprendre, il suffit de vivre. Et de rêver. Dans le ciel, aucun nuage ne m’offre l’occasion de me distraire. Pourtant, j’aimais à essayer de déchiffrer ce que voulaient me dire les nuages. Parfois, ils avaient une forme étrange, qui me faisait penser à un oiseau ou à un serpent, ou encore à une autre créature ou objet issu de mon imagination. Je m’allonge sur le sol, seulement désireux de rester là et de me reposer en paix. Le rêve a disparu de mon monde…
Il ne me reste plus rien, sinon la solitude et mes sombres pensées pour me tenir compagnie. Les yeux fermés, je tente mentalement d’arrêter ce mouvement perpétuel de la vie, je veux refaire le monde pour que tous les gens s’aiment enfin et arrêtent de penser à leurs petits plaisirs personnels et solitaires mais je ne sais pas comment faire… Alors je plonge lentement dans l’obscurité et peu à peu, je ne pense plus à rien, je me laisse bercer par les pas des autres, qui poursuivent leur chemin, ignorants. Quand je sens un contact contre mon épaule, mes yeux s’ouvrent d’eux-mêmes. Devant moi, une jeune femme me tend la main pour m’aider à me relever. Souriant, je la prends et recommence à marcher. Mais quelque chose a changé : tous les deux, main dans la main, nous arpentons ce monde, contemplant le paysage autour de nous. Soudain, je comprends : l’espoir n’a jamais quitté mon monde…
(©, Forge-Rêves)
dimanche 23 mars 2008
Phrase éphémère n°2
« Sans critiques, l’artiste n’est rien. »
Merci à toi Jaufré pour cette citation ô combien réaliste.
samedi 22 mars 2008
Phrase éphémère n°1
« La flemme ne se dictute pas, elle s’applique. » (Par moi.)
