Bonjour à tous. Désolé pour mon absence prolongée mais j'ai une excuse : les grèves universitaires, blocages et autres protestations en tous genres... Nan, c'est pas une excuse en fait. Au programme, l'achèvement de la seconde partie de Cheveux Blancs. Et ce petit texte qui vient couronner quelques mois d'écriture.

C'est un texte que l'on m'a demandé, sur le thème de ce que j'ai vécu pendant mes voyages humanitaires au Mali. Il est destiné à être enregistré oralement par moi-même et à paraître sur un CD qui sera mis en vente par nos soins. Bonne lecture !


Il n'a pas pleuré, lui. Et moi, aujourd'hui encore, même huit mois après, je peine à ne pas verser de larmes en repensant à lui. Ce petit enfant qui, au fin fond de la brousse africaine, était allongé sur un simple matelas de mousse.

Ferme tes yeux, laisse-toi aller. Laisse-moi te conter cette histoire. La réalité de l'Afrique. Une de ses vérités.

Sous tes pieds crisse la terre battue, mêlée de sable. Tu ouvres la grande barrière verte, en fer, pour entrer dans l'enceinte du dispensaire sous la chaleur accablante. Tu marches tranquillement vers le bâtiment beige, le bâtiment des consultations. Tu passes devant deux patients qui attendent que le travail reprenne après la courte pause du midi. Une femme essaie d'allaiter son enfant mais celui-ci a l'air un peu absent. Tu penses qu'il a simplement besoin d'être réhydraté. L'autre patient te montre une plaie au bras et tient un petit sac noir. Sûrement quelques compresses, un vaccin anti-tétanique, peut-être. Ça va être pour toi.

Tu tournes à droite pour entrer dans la salle de consultation puis à gauche, la salle d'examen. Tu déposes ton sac, en sors ta blouse et l'enfile rapidement. Une blouse blanche alors que tu n’as que 18 ans, en première année de médecine. Tu prends une bouteille d'eau et humecte tes lèvres. La journée va être longue. Tu fouilles dans ta poche et en extrais un petit flacon en plastique contenant du savon antiseptique. Tu en déposes une petite noix dans la paume de ta main avant de frotter énergiquement. L'odeur entêtante de l'alcool te parvient aux narines. Tes mains sont sèches, tu peux sortir : il est l'heure.

Tu sors de la salle et tu vois que l'homme à la plaie a déjà disparu. Tu passes la tête dans la salle d'opération, une simple pièce séparée en deux, pour les piqûres à droite et pour les opérations à gauche. L'homme est dans la partie de gauche en compagnie d'un infirmier qui a déjà commencé à nettoyer la plaie. Tu t'approches sans un mot et l'infirmier, dont le crâne rasé se couvre déjà de sueur, te tend en souriant un morceau de coton imbibé d'alcool. Tu le prends entre tes doigts et commence à nettoyer la blessure purulente. De l'intérieur vers l'extérieur, grâce à de petits mouvements circulaires. Ne jamais retourner vers l'intérieur. L'opération dure plusieurs minutes. L'infirmier hoche la tête doucement et bande la blessure. Il fait passer le patient dans la partie de droite. Tu prends le sac en plastique noir et en sors une petite ampoule jaune ainsi qu'une seringue contenue dans un sachet stérile. Tu brises le bout de la capsule. De la quinine, un antipaludéen. Tu déchires le plastique pour libérer la seringue, y ajuste l'aiguille avant de la plonger dans l'ampoule et d'extraire le produit. L'infirmier demande au patient s'il préfère avoir l'injection dans la cuisse ou dans la fesse. Quelle importance, ce sera la fesse. Tu lui demandes de s'asseoir et de baisser son pantalon. Tu prends le morceau de coton tendu par l'infirmier et traces les repères habituels. Fesse séparée en quatre, tu piques dans la partie supérieure et externe. Tu injectes doucement le produit avant de retirer l'aiguille d'un geste sec et presses le coton sur la minuscule insertion. Tu indiques au patient de prendre le relais avant de jeter l'ampoule vide ainsi que la seringue.

Tu sors de la pièce, du savon antiseptique plein les mains, et tournes à droite pour entrer dans la salle de repos. La mère et son enfant ont été rejoints par le père. Tous trois sont assis sur le lit central, entourés du médecin, d'un infirmier et d'une stagiaire blanche. L'enfant a le bras gauche garrotté et l'infirmier essaie de repérer une veine pour faire la transfusion. Tu observes le liquide dans la bouteille : il est un peu jaunâtre. De la quinine, encore. L'infirmier dit un mot, d'un ton grave. Un juron, certainement. Il pique une fois, secoue la tête. Il a manqué la veine. Il pique, encore et encore. Tu es impuissant : tu ne sais pas faire d'intraveineuse. Tu n'es d'aucune utilité. Tu ne peux même pas tenir l'enfant : il ne bouge presque pas. Sa respiration est sifflante. Les parents de l'enfant t'observent. Ils doivent se demander pourquoi tu ne fais rien alors que tu aides dans la salle d'opération. Tu détournes les yeux vers leur enfant, allongé sur le matelas en mousse simplement recouvert d'une bâche en plastique gris-noir. Il est passé au bras droit pour chercher une autre veine. Après avoir piqué plusieurs fois, il abandonne et passe le garrot à la jambe gauche. Le pied délicat de l'enfant tressaute lentement et la stagiaire blanche le prend dans sa main pour éviter qu'il ne bouge. L'infirmier pousse un nouveau juron. De la sueur recouvre maintenant ses tempes pendant qu'il plante l'aiguille plusieurs fois dans la jambe de l'enfant. Tu es hypnotisé par son travail. Il n'y arrive pas. Tu es frustré et triste à la fois. Le médecin se lève et sort de la salle. L'infirmier plante l'aiguille une nouvelle fois, puis une autre. Le médecin revient avec une autre poche en plastique. De l'eau glucosée dans laquelle il plante une seringue de quinine. Il l'accroche à une potence et plante l'aiguille dans le ventre de l'enfant, en sous-cutanée. Le mélange forme une poche sous la peau du bébé et peine à se diffuser dans son organisme. L'infirmier ne trouve pas de veine et place la perfusion en sous-cutanée à son tour avant de sortir de la pièce. L'ultime alternative à l'intraveineuse. Son travail est terminé, l'enfant est impiquable.

Toi qui croyais en la médecine, tu te rends compte qu'il y a des cas où il n'y a rien à faire. Où tu ne peux qu'observer, incapable, la mort voler des âmes. La respiration de l'enfant se fait rauque. Tu ne peux défaire tes yeux du ventre de celui-ci, qui peine encore à se soulever, gonflé par les deux solutions qui se diffusent lentement. Plusieurs minutes passent. Tu sens les regards des deux parents se poser sur toi. La femme a un boubou bleu, le père une chemise blanche -tu t'en souviendras toujours. Tu ne peux plus supporter leurs regards et sors de la pièce. Tu descends les marches du dispensaire et te diriges, sonné, vers un banc, non loin de là. Tu restes prostré, te raccrochant à un unique espoir : voir cet enfant repartir vivant et souriant.

Tu entends des pas crisser sur la terre battue, mêlée de sable. Puis des pleurs. Tu relèves la tête. Les deux parents tiennent un paquet de bâche bleue. Leur chair, leur enfant. Frappé de plein fouet par le paludisme. Tes yeux écarquillés ne peuvent se détourner de la scène, la mère pleurant à chaudes larmes et le père, triste mais digne devant la mort.

Tu n'avais jamais vu la mort auparavant. Tu savais simplement que cela ôtait la vie de quelqu'un mais tu ne l'avais jamais vue à l'œuvre. Et là, un enfant que tu as vu quelques instants plus tôt est décédé. Sans vie. Une simple poche sans aucun contenu. Un cadavre.

Tu rentres au campement en titubant. Tu as préféré rentrer seul, perdu dans tes pensées. Tu erres dans la brousse et, d'un seul coup, éclates en larme. Tu es incapable de crier. Tu t'es simplement rendu compte que la vie peut être éphémère, qu'on peut la perdre n'importe quand, n'importe où. On est tous les mêmes face à elle. Face à la mort.

Qu'a-t-il manqué ? Jamais il ne connaîtra la joie de jouer avec ses camarades. Jamais il n'ira à l'école apprendre le français ou les mathématiques. Jamais il ne s'émerveillera devant ces toubabous, ces blancs qui viennent les aider alors qu'ils habitent si loin. Toi, tu es venu avec tes convictions, tu repars sans illusions. Dans quelques jours, tu rentreras en France et tu reprendras ta confortable petite vie…

Tu te relèves et reprends ta route. Pour lui, tu ne pleureras plus. Lui n'a pas pleuré. Mais ça ne t’empêchera pas de revenir, grâce à lui et pour tous les autres. Il y a tant de choses à vivre.

Bien sûr que l'Afrique est un continent merveilleux. Mais il est aveugle aussi. Il tue sans distinction : hommes, femmes, enfants. Aussi colérique qu'accueillant, il nous marque... à vie.

(© Forge-Rêves, 2009)