Devant moi se trouve une femme aux longs cheveux bruns. Elle affiche un joli sourire sur son visage fin mais ses bras croisés devant elle m'indiquent qu'elle est sur la défensive. Ce qui est dommage dans ce lieu puisque le but est de faire des rencontres...

« Bonjour.

- Bonjour.

- Êtes-vous heureuse ? »

Cette question directe la laisse bouche bée. Elle décroise les bras et pose ses mains à plat sur la table, en signe de... de quoi ? De colère ? De tristesse ?

« Si je suis ici, c'est pour quelque chose, il me semble. Pour faire des rencontres. Je n'aime pas ce genre de lieu mais bon, je viens plus pour passer le temps qu'autre chose. Je suppose que je m'ennuie. Ici comme ailleurs, comme partout, que je sois au boulot ou dans mon canap'. Je ne suis pas passionnée par grand chose. »

Je souris à mon tour pour montrer que je suis à son écoute. Ce rendez-vous s'est transformé en une sorte d'entretien thérapeutique. Je reste silencieux quelques secondes avant de répondre :

« Vous savez, l'ennui se combat facilement. N'y a-t-il pas quelque chose que vous avez toujours eu envie de faire ? Un acte que vous jugez comme fou ou dont vous avez peur ?

- J'ai toujours eu envie de partir en voyage aux Etats-Unis... mais seule, je n'ose pas.

- Faites-le ! Trouvez un hôtel sur place, partez seule et vivez ! Pourquoi ne le feriez-vous pas ? Il suffit de prendre un billet d'avion et de partir, tout simplement.

- Même si je le voulais, je ne le pourrais pas. J'ai une fille, elle est trop jeune pour pouvoir partir avec moi et quelques problèmes financiers m'empêcheraient de la faire garder. Tout n'est pas si simple monsieur...

- Lyam.

- Étrange comme nom... moi c'est Julie.

- Enchanté. »

Un gong retentit dans la grande salle et une voix s'écrie : « Le temps est écoulé ! Veuillez vous lever et vous rendre à la table qui vous sera indiquée par nos hôtesses, merci. ». La conversation rompue, je reviens à la réalité du lieu. Une vingtaine de raclements de chaises se fait entendre dans la salle. Les hommes se lèvent, les femmes restent assises. J'ai toujours trouvé ce type de lieu absolument inutile. Le speeddating. Comment percevoir la personnalité d'un interlocuteur en seulement cinq minutes ? Comment lui donner envie de vous revoir ? Comment faire pour ne serait-ce que commencer une conversation ? Je fais un sourire à ma compagne de ces dernières minutes et me lève à mon tour avant de me diriger vers une hôtesse qui m'indique ma prochaine rencontre. Je me rends jusqu'à la table et m'assois. Le gong retentit, nous pouvons commencer à parler.

« Bonjour.

- Bonjour.

- Êtes-vous heureuse ? »

J'aime cette attaque vive, précise. Généralement, en fonction du temps de réponse de la personne, des mots employés, on en apprend beaucoup plus vite sur la personne qu'au terme d'une discussion sur un style de musique ou sur ses films préférés. La jeune femme blonde en face de moi fronce brusquement les sourcils et fait une moue embêtée.

« Monsieur...

- Lyam.

- … êtes-vous un de ces pervers qui cherche à mettre un comprimé dans mon verre avec l'espoir de pouvoir m'enlever à la fin de la soirée ?

- Non mademoiselle, je suis simplement un être humain, cherchant à comprendre ce qu'il peut se passer dans la tête des gens, cherchant à attraper leurs pensées, à les prendre en mon sein. Mon but n'est guère de vous importuner mais bien de vous aider à vivre.

- C'est bien ce que je disais... Partez. »

Je souris et fais racler ma chaise sur le sol. Ce bruit isolé attire les regards et je vois Julie hocher la tête de droite à gauche en souriant. Je réplique par un sourire et un haussement d'épaules. Puis, je monte sur ma chaise.

« Mesdemoiselles, messieurs. Veuillez m'excuser pour cette irruption dans vos conversations sans doute très intéressantes mais j'ai quelques petites choses à vous dire. Plutôt que de passer devant chacune d'entre vous, mesdemoiselles, je vais vous interroger directement, vous tous qui m'observez à présent d'un air ahuri. Messieurs, je vous autorise également à me répondre, bien que vous ne soyez guère mon genre. Et avant de me demander de partir, réfléchissez simplement à cette question : Êtes-vous heureux ? »

Une simple introduction. Je me sens à l'aise maintenant que je suis debout sur ma chaise, une foule devant moi. C'est l'endroit où je me sens le mieux, là où je peux les faire penser et recueillir le fruit de leurs débats intérieurs. Je veux comprendre mais tiens également à accuser.

Une des hôtesses s'approche de moi et me fait signe de descendre, de reprendre ma place dans le rang. Comme le ferait un mouton. Ou un homme sans âme. Mais Julie décide d'entrer dans mon jeu en disant ce que tout le monde aurait voulu dire à sa place :

« Bien sûr que non, monsieur. Sinon, nous ne serions pas là aujourd'hui.

- Exactement. Vous cherchez le bonheur. Vous cherchez une personne qui saura vous rassurer, vous aider lorsque vous serez en difficulté, peut-être un ami ou une personne pour assouvir vos désirs sexuels, que sais-je ? Peu importe la raison. Vous venez ici parce que vous avez envie d'y être. Parce que vous en avez pris la liberté. Alors maintenant que je sais que vous n'êtes pas heureux, je vais vous poser la question suivante : qu'est-ce que la liberté selon vous ? »

J'espère captiver mon auditoire le plus rapidement possible. Je sais que mes propos sont nébuleux, que je divague, mais j'utilise des termes forts, des mots puissants pour qu'ils restent avec moi, qu'ils m'accompagnent dans ce débat, esprit contre esprits. Je vois un jeune homme lever la main pour me répondre. Il doit avoir la vingtaine, sûrement un étudiant vu la façon dont il se tient sur sa chaise, droit, attentif. Je lui donne la parole d'un geste du menton.

« La liberté est un ensemble de droits et de devoirs ne devant pas gêner ceux des autres citoyens. Je suis étudiant en droit.

- J'en ai rien à foutre. Cette définition n'est-elle pas des plus nébuleuses ? C'est évident, quand on y pense. Mais franchement, qu'est-ce qu'on en a à branler ? Comment peut-on être libres dans cette société de contrôle ? Nous vivons dans une société où tout est calculé minutieusement. La moindre action que vous effectuez est classée, cataloguée. Et ce contrôle, c'est vous-même qui l'effectuez et le rendez le plus contraignant possible. N'avez-vous jamais regardé de travers une personne dont vous avez entendu parlé, en bien ou en mal ? N'avez-vous jamais rangé des gens dans une catégorie « connard fini » ? Je peux vous prendre un exemple. Une femme trompe son mari. Ses amies féminines disent d'elle qu'elle mériterait d'être découverte. Ou, plus prosaïquement, qu'elle est une salope. Ses amis masculins disent d'elle qu'elle aime le sexe ou qu'elle n'est pas heureuse, ou encore qu'ils pourront peut-être se la faire vu comment elle a soif de bite. »

Mes propos choquent mais ils ont le mérite d'être vrais. La seule raison qui fait que je peux encore parler, c'est l'hôtesse principale qui me dévore des yeux. Sans s'en rendre compte, elle donne de la valeur à mes propos : elle ne me juge que par mon physique et ma façon de parler, pas sur le contenu de mes paroles. La forme avant le fond, comme dans toute relation humaine, la forme si facile à juger, si compréhensible...

« Encore un exemple qui montre combien cette société est contraignante. De vue, vous devez connaître peut-être une centaine de personnes donc vous pourriez donner le prénom ainsi que quelques caractéristiques principales. Combien d'entre eux connaissez-vous vraiment ? Et quand je dis connaître, je ne parle pas de leur famille, la façon dont est rangé leur appartement... Non, je parle de leur personnalité. Allez, combien ? 10 ? 5 ? Guère plus, à mon avis. Nous sommes dans une société bâtie sur l'apparence. Pourquoi notre président est-il en place ? Tout simplement parce qu'il sait parler. Si l'adversaire fait une erreur dans un mot, il est directement recalé, on ne l'écoute même plus. Si je m'étais présenté devant vous et que j'avais bégayé dès ma première phrase, vous ne m'auriez même pas écouté. Et le mieux, c'est que la télévision ne nous montrera que cet adversaire et son erreur de langage. Hop, il est discrédité, les sondages le prévoient à peine à 20% et au revoir, à dans 5 ans ! Des médias avec des opinions clairement définies, à peine neutres dans les informations qu'ils transmettent, hop, on vous dit discrètement notre orientation politique, vous vous rendez même pas compte mais on vous convertit au fur et à mesure... Et on vous montre ce qu'on veut. »

Je fais une légère pause, le temps de descendre de ma chaise pour me rendre jusqu'au bar et prendre un verre de jus d'orange posé là. Je retourne vers ma chaise et remonte, levant le verre devant moi.

« Regardez ce verre. Nous, on est le jus d'orange. Pressé, oppressé même. Dans un verre qui nous donne notre forme, un moule qui nous emprisonne. Mais vous savez comme le verre est fragile... »

Je lève haut mon verre au-dessus de ma tête. Mon public me regarde, bouche bée, en silence. J'attends quelques secondes, qui me semblent durer une éternité. CRAC ! Le verre est brisé sur le sol, des morceaux se sont envolés sous les tables et le liquide s'écoule librement, en une flaque irrégulière, coulant maintenant lentement vers les pieds des spectateurs. Je reprends la parole d'une voix basse, sachant que tous m'entendront.

« Si vous voulez être heureux, il vous faut briser le moule. »

Ma voix enfle petit à petit alors que je poursuis.

« Si vous voulez être heureux, vous devez être libres, vous affranchir de tous ces liens, de ces fers qui vous entourent. De toutes vos considérations matérielles, du regard d'inconnus qui croient pouvoir vous juger, de celui de vos connaissances qui eux vous jugent encore plus durement, de celui de vos amis, que vous aimez et qui vous le rendent mais que vous n'osez froisser de peur de les perdre, du regard de vos parents que vous respectez. Vous devez vous affranchir du monde ! Ne comptez pour personne, soyez solitaires, non, égoïstes ! Pensez à vous et non pas à ce que l'on pourrait penser de vous. Vous voulez quelque chose ? Prenez-le !! »

Cette injonction est aussitôt suivie par une vague d'applaudissements et par des cris de joie. Mais peu à peu, la liesse diminue devant mon visage triste et considère les larmes qui coulent sur mon visage. Le silence revient. Je prends une profonde respiration.

« Nous devons nous unir pour le bonheur et détruire cette société qui nous enferme, qui nous réduit en esclavage. Les gens qui nous gouvernent ne tiennent qu'à leur petite fortune, à leurs privilèges. Ils nous considèrent de haut mais ils ne sont là que pour sucer les queues de plus riches qu'eux. Ils prennent des mesures contre notre avis, contre l'avis du peuple qui les élisent, tout simplement parce qu'ils ont peur de perdre leur place. Ils jugent que nous n'avons aucune influence. Mais si, nous avons un pouvoir. Un seul et unique pouvoir. Chacun d'entre nous est une personne. Chacun d'entre nous a une voix pouvant rugir, hurler à l'injustice. Chacun d'entre nous a un bras qui peut se lever contre la traque gouvernementale. Le harcèlement de nos biens, de nos sentiments, jusqu'à nous vider de toute substance, de toute énergie, si bien que nous ne pourrons plus à terme que pleurer sur ce que nous avons perdu. Est-ce là ce que vous voulez ? »

Je me laisse tomber sur ma chaise, les larmes aux yeux. Je regarde chacun d'entre eux et je vois de l'hésitation dans leurs yeux. Entre les larmes de colère et de tristesse envers leur soumission. Personne n'ose réagir, dire ce qu'il pense. Personne ne fera le premier pas. Je le vois, aucun d'entre eux ne souhaite bouger, ils veulent pleurer sur ce qu'ils ont perdu. Aucun d'entre eux ne veut se battre. Je me relève lentement. Ils relèvent tous la tête vers moi et la colère prend le dessus. Je ricane doucement.

« Vous êtes pathétiques. Il y a cinq minutes à peine, vous hurliez. Comme des chiens qui voulaient se battre pour préserver une parcelle de leur vie, pour conquérir le bonheur. Mais vous oubliez une chose : vous avez le pouvoir de choisir. Chacun d'entre vous a ce pouvoir, celui de désirer un objectif et de l'atteindre. CAR VOS DÉSIRS SONT DÉSORDRES ! Un grain de sable peut bloquer un engrenage. Imaginez les dégâts que peuvent faire des milliers de grains de sables, tous plus insignifiants les uns que les autres. Imaginez le pouvoir que vous pourriez obtenir ! Celui de briser ce verre qui vous enferme, de briser cette société qui vous étouffe ! Et d'en recréer une nouvelle, parfaite, où chaque être humain aurait droit au bonheur, avec liberté et égalité. Pas celles factices qu'essaient de nous vendre notre gouvernement non, une véritable liberté, une véritable égalité, une véritable démocratie. Car c'est ce que vous voulez. Aux armes, citoyens ! Brisez vos chaînes et marchez la tête haute. La victoire est au bout de la route. »

Ainsi commença la Seconde Révolution.

Mais tout ceci n'est qu'une histoire, vous le savez aussi bien que moi. Personne aujourd'hui n'oserait se lever et brandir le poing devant l'injustice. Personne n'en a le courage. Il est plus simple d'observer le gouvernement et les médias nous mentir et se foutre ouvertement de notre gueule. Mais je comprends le peuple. Il est difficile de se lever quand il n'y a pas de chef véritable pour les fédérer et les guider. Je suis Lyam. Et aujourd'hui, je crois que je suis le seul à pleurer.

(© Forge-Rêves, 2010)