Ceci est un extrait d'une nouvelle dans laquelle un souverain humain, manipulé par des religieux, déclare la guerre aux Brumes, créatures de légende. Cet extrait raconte la bataille entre les deux armées. Veuillez me pardonner pour la longueur du texte mais je ne pouvais pas dissocier les différents évènements... Bonne lecture.

      Les deux armées sont face à face sur la grande plaine. D’un côté, les hommes, troupe gigantesque et homogène. La première ligne est composée de soldats à pied portant épée et bouclier. Sur leurs flancs, des cavaliers armés de lances et entièrement caparaçonnés d’acier ou de bronze. Leur seconde ligne est formée d’archers. Une disposition simple mais qui a souvent montré son efficacité par le passé. Je regarde mes frères derrière moi, mes sabots martelant l’herbe verte du champ de bataille. Nous avons choisi une stratégie plus élaborée. Notre meute s’est formée en un croissant gigantesque avec, au centre, une pointe formée par mes amis les chevaux sauvages, les loups-garous et moi. Les deux autres pointes du croissant sont tenues par les fées, les vouivres et les loups menés par mes sœurs, les licornes. Le but de ce dispositif est d’encercler l’adversaire et de resserrer l’étau lentement, inexorablement. Pendant que nous ferons cette manœuvre, les dragons seront chargés d’affoler l’ennemi en décimant ses rangs depuis le ciel. Ils pourront ainsi distraire les archers, ce qui nous facilitera la tâche. Je m’avance avec le dragon d’or vers le centre de la plaine tandis qu’en face, le roi et l’archevêque font de même. Quelques mots à peine sont échangés et chacun retourne devant sa troupe. Je prends ma place à la tête de la pointe centrale et avance lentement vers l’armée humaine, ma corne unique et ma crinière blanche miroitant dans la lumière du soleil. Mes frères me suivent. Je me mets au galop et bientôt, toute la meute prend le même rythme, ce pendant que la terre tremble. Les dragons filent au-dessus de nos têtes et arrivent déjà au-dessus des lignes humaines. Je peux voir les flèches voler et transpercer leurs ailes. Chacune des blessures qui leur sont infligées augmente ma colère. Enfin, nous arrivons au contact et ma corne perce le ventre du soldat qui s’est placé sur ma route. En silence, je tue, broie les crânes sous mes sabots, répands les boyaux avec ma corne sur le sol déjà rouge. L’armée humaine recule, ses soldats sont submergés. La jonction entre nos deux ailes est faite et la magie rentre alors dans le combat. Les sorciers humains tentent de briser le cercle à l’aide de rayons lumineux et de jets de flammes. Nombreux sont mes frères qui tombent et ma fureur redouble. Je fonce vers ces hommes habillés de soie rouge qui tendent leurs mains vers mes amis. J’en tue quelques-uns mais tout à coup, je sens un trait froid traverser mon corps. Mon sang ruisselle sur ma robe immaculée. Le froid engourdit mes membres, le sommeil m’envahit. Je tremble alors que je m’arrête de courir et que je m’effondre sur le sol. Ma dernière vision est un archer, mon meurtrier. Il fait si froid…

      L’archer reste sur place. Une onde de tristesse l’envahit et il lâche ses armes qu’il n’entend même pas tomber sur le sol. Il regarde autour de lui, le visage baigné de larmes et ce qu’il voit le stupéfait. Toutes les Bêtes se sont arrêtées de combattre et se tiennent immobiles, tête baissée. La Licorne, leur Sœur, est morte, elles ne peuvent plus se battre. Le roi apparaît dans toute sa splendeur, couvert de sang et l’ordre tombe comme un couperet.

      « Tuez les toutes. Elles ont perdu. »

      Les soldats prennent chacun une lame et se placent devant les Brumes. Les yeux emplis de larmes, leurs épées s’abattent et les têtes tombent, toutes mêlées. Le roi, satisfait, ordonne le repli. Mais les hommes pleurent et, mus par leur instinct, creusent des tombes avec leurs boucliers, et ensuite à la main pour rendre un dernier hommage à leurs frères. L’archevêque ordonne d’arrêter, de laisser ces Bêtes pourrir sur le champ de bataille, de laisser leurs corps aux vautours et aux charognards mais il reçoit une flèche en plein ventre. L’archer assassin de la Licorne avait ramassé ses armes et décoché une dernière flèche. C’est ainsi que le charnier fut dissimulé aux yeux du monde, placé sous terre. Chaque année, les soldats viendront se recueillir sur ce champ de bataille et ce pendant leur seule génération. Les Brumes furent oubliées et seules les légendes leur survécurent.

(©, Forge-Rêves)