Bon, j'ai assez parlé dans mon précédent message alors... Bonne lecture !

 

Un jour, je décidai de naître.

Alors, seules deux couleurs dominaient : le gris et le bleu. Le sol était en pierre, sorte de croûte immuable que rien ne pouvait atteindre. Le bleu, on le trouvait uniquement dans le ciel, une étendue pure et unie. Le seul mouvement qu’on pouvait percevoir était celui de cet astre blanc qui errait dans le ciel, observant avec ennui cette boule de glaise immobile. Car à part cette révolution, rien ne bougeait ; tout était mort. Mais mon arrivée bouleversa cet équilibre archaïque.

J’observai les environs et trouvai le monde bien ennuyeux. Ce monde immuable était trop morne. Je décidai de changer cela. Je laissai vagabonder mon esprit au ras de la pierre grise et pris conscience de mes pouvoirs, lentement. Soudain, je compris. J’allais créer de la vie.

Forte de cette nouvelle conviction, je m’ébrouai et me réchauffai tant et si bien que de la vapeur sortit de mon corps. Celle-ci s’éleva lentement dans les airs et forma des amas que je nommai « nuages ». Le vide se remplit peu à peu de cette vapeur et lorsque la pression devint trop forte, ces nuages éclatèrent en des milliards de petites gouttes d’un liquide transparent. De l’eau. Cette eau remplit les crevasses dans la pierre, causées par des météorites qui étaient tombés sur le monde. Peu à peu, des mers se formèrent à la surface mais le liquide s’enfonça également dans le sol. La pierre qui était restée émergée se fissura et certains blocs partirent à la dérive sur les océans. Enfin, tout s’arrêta. J’avais créé mon creuset, mon athanor ; je repris alors mes travaux initiaux : créer de la vie.

Une force m’envahit alors, une bouffée de fraîcheur que j’exhalai. Je tendis les mains, mû par une sensation étrange et de petites formes apparurent lentement. Je me penchai et les observai : c’étaient de simples petites lignes d’une couleur qui n’existait pas encore. Du « vert », de l’« herbe ». Je me rendis compte alors qu’elle dégageait un doux parfum qui me revigora. L’herbe respirait ! J’avais créé de la vie ! La fierté s’empara de moi et je poursuivis mon œuvre. Je modelai des arbres, des buissons et des choses que je pus manger : des fruits, des légumes. Je me nourrissais de mes créations et cette fièvre artistique empira. Je devins bientôt entièrement dépendante de ce que je réalisais. Il ne se passait pas une journée sans que je ne mange une partie de mes œuvres. Je le savais, pour étancher cette soif il me fallait donner la vie à quelque de plus grandiose encore, quelque chose de plus vivant que ces arbres qui ne bougeaient que grâce au vent.

Je tombai malade : ce qui était vert ne me suffisait plus à me rendre de l’énergie. Durant des années entières, je travaillai sur un nouveau projet. Tous mes pouvoirs passaient dedans et je ne pouvais m’arrêter une seule seconde pour me nourrir. Il me fallait continuer. Jusqu’à ce que, enfin, je créai une chose. Une toute petite entité, une simple idée que j’allais élever et faire grandir. La tâche était compliquée : je n’avais jamais rien créé de si complet.

Si créer de l’herbe et des arbres était simple… créer un véritable être vivant était beaucoup plus difficile. Cependant j’y arrivai et bientôt, le premier « organisme » fut créé. Je la regardai muter au fur et à mesure de sa vie jusqu’à ce que je ne puisse plus supporter : je la dévorai. Mais j’avais compris comment les réaliser, si bien que je me remis au travail et que je créai une multitude de nouveaux « poissons ». Je commençai par des choses simples, caparaçonnés de la tête à la queue puis leur donnai plus d’esthétisme et de vitesse. Je remarquai bientôt que les plus faibles avaient tendance à se faire manger par les plus forts et les plus rapides. Je donnai à chacun des moyens de défense efficaces pour éviter que tous ne meurent dès le début de leur vie.

Chacune de ces espèces évolua. Certaines disparurent, d’autres naquirent. Lorsqu’une espèce devenait trop puissante, j’intervenais pour la détruire et recommencer mon œuvre. J’utilisai cette technique pour éliminer les « dinosaures ». Ma suprématie était sans faille, j’avais le droit de vie et de mort sur toutes mes créations. Le monde n’était qu’un vaste jeu dont j’étais la seule et unique maîtresse. Je me nommai « Nature », un mot qui rappelait toute ma puissance et ma souveraineté incontestée.

Jusqu’au jour où une nouvelle créature apparut. Elle se regroupa rapidement avec ses congénères dans des grottes dont elle chassa les occupants. Au début, elle était comme tous les animaux que j’avais déjà créés : faible et gauche, elle ne savait que ramasser des baies et autres fruits afin de survivre. C’était l’« humain ». Mais peu à peu, cet humain se mit à faire des choses étranges : il prit un silex et l’attacha à l’aide d’une liane au bout d’un bâton. Ce fut l’une des premières inventions de l’homme, qui se mit alors à chasser. Il découvrit également le feu, puis l’élevage. L’homme était un animal intelligent mais destructeur. Il était presque aussi intelligent que moi, même si nous n’avions pas le même objectif. Je créais, il tuait. J’étais curieuse. Curieuse de voir jusqu’où pouvait aller cette nouvelle espèce qui évoluait rapidement. Je la laissai en vie.

Je m’aperçus alors qu’à chaque fois que l’humain tuait, je me sentais rassasiée. J’étais soulagée. Je ne compris que bien tard que j’avais mis une trop grande partie de moi-même dans ces inventions. Ces humains… chacun d’entre eux m’avait volé une part de mes pouvoirs. Certains s’en servaient pour créer, élever des bêtes, cultiver des plantes, réaliser des objets utiles ou artistiques. D’autres choisissaient la voie de la destruction, pillaient les fermes, détruisaient leurs récoltes, violaient les femmes et, lorsqu’ils étaient de bonne humeur, égorgeaient simplement les hommes.

Cependant, grâce aux morts que l’humain m’offrait, je n’avais plus besoin de tuer mes propres œuvres : il faisait cela tout seul. Un équilibre avait été atteint et je n’avais plus besoin d’intervenir dans ce monde. Je le croyais sincèrement.

Lorsque l’humain fit de nouvelles trouvailles, il voulut créer des « religions ». Chacun d’entre eux me vouait un culte. J’avais plusieurs noms : Zeus, Isis, Astarté, Quetzalcóatl et d’autres encore. Avec ces dieux, l’humain créa des « civilisations ». Alors que, jusqu’ici, chacun de ses individus était semblable, ils commencèrent à se diversifier. Différents modes de vie apparurent, nomade, sédentaire, opulent, vivrier. L’humain n’était plus un être uniforme. J’avais déjà pu observer cela chez certaines espèces comme le singe. Ce dernier avait muté mais leurs habitudes étaient restées semblables. Chez l’humain, c’était totalement différent, nouveau. C’est comme si de nouvelles espèces humaines étaient nées. Au début, tout était pacifique, chacun restait dans son coin. Mais la soif de pouvoir et de connaissances les gagna et leur fit élargir leurs frontières. Il combattit ses pairs, pour des terres, pour des ressources. Il tuait toujours, tant et si bien que j’étais toujours repue – je ne savais plus ce qu’était la faim.

Les panthéons multiples disparurent bientôt, chaque peuple décidant de me louer dans mon intégralité. L’humain me nomma Yahvé, Dieu. D’autres n’osaient pas me donner de nom. Cela me plaisait. En échange de leur soumission, je leur donnais des cadeaux, leur offrait de bonnes récoltes. Dès qu’ils me contrariaient, je leur envoyais une tempête pour décimer leurs champs. Je pouvais également convaincre des dirigeants d’autres pays de leur faire la guerre. J’avais tout pouvoir sur les hommes. Malgré leur intelligence, ils ne restaient que des jouets, aisément manipulables. Entre temps, ils trouvèrent de nouvelles méthodes de cultures, récoltaient de nouveaux métaux pour créer des objets inédits. Il inventa la monnaie, des petits bouts de métal qui avaient une valeur selon leur masse. Chaque ville créa ses propres pièces, avec des formes et des dessins gravés dessus. Outil économique et politique, montrant la puissance de la terre où elle avait été fabriquée.

L’humain inventa sans cesse, mû par la curiosité – par l’argent et le pouvoir, également.

L’humain est devenu fou. Il se fait la guerre, encore, toujours. Mais cette fois, ce sont des massacres, où même les non-soldats se font tuer, sans pitié aucune ni remords. Plus de conflits ouverts, que des guerres sales, où les soldats pénètrent dans des immeubles de béton et fusillent tout, sans distinguer les militaires et les civils. Seules les statistiques importent. Mais ces cas sont tout de même rares. La plupart du temps, l’humain reste caché derrière toute une batterie de boutons et de manettes. Dès qu’il appuie quelque part, des explosions retentissent, des chiffres suivent aussitôt. « Vingt-sept morts, très beau tir ». Les morts ne me rassasient plus. Elles me dégoûtent.

Je suis défigurée. Bouffie, avachie, détruite. Et surtout, impuissante. J’ai essayé de les tuer, pourtant. J’ai envoyé la mer à l’assaut de leurs constructions, je provoque des coulées de boue, des avalanches puis, des éruptions volcaniques, des tremblements de terre, des ouragans. Je voulais lui faire entendre raison, détruire des vies pour lui montrer sa misérable condition d’humain. Mais il ne m’écoute plus, ne me vénère plus. Je ne suis devenue qu’une contrainte pour lui. Ma création m’assassine, lentement. Ses forets mécaniques pénètrent de plus en plus profond dans le sol, ses usines polluent les mers, détruisent les autres êtres vivants. Des jungles entières sont décimées par des mains avides de nouvelles terres, de nouvelles richesses. L’homme a évolué de par ses techniques mais sa mentalité est toujours la même depuis ce qu’il appelle Antiquité, alors qu’il se croit plus mûr, plus responsable de ce qui l’environne. S’il se sentait vraiment responsable et intelligent, il aurait arrêté de détruire. Seul l’argent et le pouvoir comptent.

Cependant, le règne de l’humain va s’achever. Je suis la Nature, sa créatrice. Il m’assassine, je ne peux rester là sans rien faire. Si l’humain ne veut plus m’écouter… qu’il soit annihilé. Alors qu’il tue son semblable, invente sans cesse de nouveaux moyens de détruire son univers, il prend trop de temps pour tout anéantir. Le premier acte fut la création du monde. Le second acte fut l’apparition de l’humain. Le troisième acte raconte ma rébellion ; je prends les armes contre mes créations. Coulées de boue et inondations, tremblements de terre et éruptions volcaniques, raz-de-marée et cyclones, symboles constants de ma colère. Mais l’humain est fort, il résiste à mes tentatives pour le détruire.

Quatrième et dernier acte : l’Agonie. Il n’est pas trop tard pour déclencher la dernière œuvre de la Nature. Je provoquerai la Dernière Bataille, celle qui provoquera la défaite de l’humain et ma mort – je ne saurais lui survivre. Puisse mon successeur créer de meilleures œuvres. Qu’il en soit ainsi.

(© Forge-Rêves, 2008)